Affaire des tourterelles: Les Eaux et Forêts s’expliquent

Affaire des tourterelles: Les Eaux et Forêts s’expliquent

Une enquête en cours sur l’affaire des touristes à Marrakech

Entre 300.000 et 500.000 oiseaux prélevés annuellement

330 PV d’infractions aux règlements de la chasse l’an dernier

 

Abdelaâdim Lhafi, haut commissaire aux Eaux et Forêts: «L’enquête a révélé une discordance sur le nombre de chasseurs. Ce qui pose la question sur la fiabilité des informations fournies par les sociétés de chasse touristique et sur la traçabilité du système» (Ph. L’Economiste)

- L’Economiste: Des images et documents circulant dans les réseaux sociaux font état d’un vrai massacre d’oiseaux par des chasseurs du Proche-Orient. L'on parle de près de 1.500 oiseaux abattus en une journée!

- Abdelaâdim Lhafi: Pour vous donner une idée précise sur la chasse de cet oiseau migrateur, il faut rappeler que sur les 70.000 chasseurs, ayant les permis de port d’arme et de chasse, 25.000 licences sont délivrées pour la chasse du gibier migrateur, la tourterelle en premier lieu.
Les touristes étrangers cynégètes sont en moyenne au nombre de 800, qui chassent en principe à travers les sociétés organisatrices de chasse touristique et disposent d’un agrément délivré par le Haut-commissariat aux Eaux et Forêts. Sur les 51 sociétés agréées, 19 opèrent dans le secteur de la chasse à la tourterelle.
Je précise que le nombre de tourterelles chassées au Maroc oscille entre 300.000 et 500.000 oiseaux prélevés annuellement. A titre de comparaison, le nombre de tourterelles prélevées en Espagne se situe entre 400.000 et 700.000.
D’autre part, le nombre de tourterelles prélevées dépend à la fois du nombre de chasseurs dans le groupe et du nombre de journées de chasse. La chasse à la tourterelle est ouverte du 13 juillet au 2 septembre 2019, les samedis et dimanches pour les nationaux, et les vendredi, samedi, dimanche et lundi, dans les lots de chasse touristique.

- Quels sont les résultats de l’enquête?
- Pour le cas de Marrakech, l’enquête a révélé une discordance sur le nombre de chasseurs, onze pour les uns et 36 pour les autres. Ce qui pose la question sur la fiabilité des fiches documentaires fournies par les sociétés de chasse touristique et sur la traçabilité du système, puisque dans la seconde hypothèse nous sommes dans les normes. Dans la première hypothèse, il y a dépassement des prélèvements, fixés à 50 tourterelles par chasseur et par journée. En cas de délit avéré, la responsabilité du chasseur est engagée, conformément à la loi sur la police de chasse, une transaction à l’amiable ou à défaut une procédure judiciaire. En cas de matérialité du délit, la responsabilité de la société organisatrice est également engagée. La sanction peut aller jusqu’à la suspension provisoire ou définitive de l’agrément.

- Pourquoi le Haut-commissariat a-t-il tardé à réagir?
- Nous avons enregistré sur la saison passée 339 procès-verbaux d’infractions aux règlements de la chasse, tous délits confondus. Les PV sont traités dans le cadre des procédures en vigueur, soit par les voies de transaction amiable, soit à défaut dans le cadre de procédures judiciaires. Le nombre est probablement inférieur au nombre de délits réels. Et c’est là où la société civile et les citoyens peuvent être un précieux partenaire pour les préposés de la police de la chasse, pour renforcer le contrôle. Le cas de Marrakech montre que chacun peut être un acteur dans le processus de préservation des ressources naturelles.

- Les litiges au sein de la Fédération ont-ils un lien avec le délit de chasse de Marrakech?
- Il est regrettable que la Fédération royale marocaine de chasse (FRMC), malgré toutes les initiatives de rapprochement entre les deux bureaux, chacun prétendant à la légitimité de représentation de la Fédération, n’a abouti à aucun résultat. Les deux parties ont préféré recourir à la procédure judiciaire pour trancher leur différend. La Fédération est un partenaire important, qui malheureusement s’exclut des missions qu’elle est censée accomplir. Cela étant, la police de la chasse est gérée par les services publics qui en ont la charge. Il n’y a pas de lien significatif entre le présumé délit de chasse de Marrakech et le différend à l’intérieur de la FRMC.

- Le cas de Marrakech pose-t-il un problème de contrôle des quotas et des prélèvements?
- Le Maroc dispose de 51 sociétés de chasse touristique qui ont l’agrément du Haut Commissariat aux Eaux et forêts et qui ont l’autorisation d’organiser des chasses au profit des touristes étrangers et notamment dans un cadre contractuel. Et ce, dans l’observation stricte des lois et des règlements régissant le secteur et en veillant à travailler dans le cadre de l’arrêté annuel établi par le Haut-commissariat.
Dans ce domaine, nous sommes devant un double défi. Le premier est de développer le secteur du tourisme cynégétique, qui a grandement souffert depuis la crise financière mondiale de 2008 et qui peine à se relever. Pourtant, il constitue une niche importante pour le développement local et régional par les revenus qu’il procure directement et les externalités qu’il génère notamment dans la restauration, l’hôtellerie et le transport. Dans l'Union Européenne, il y a un réservoir de 10 millions de chasseurs, qui peuvent être attirés par ce type de chasse, étant à moins de 2 ou 3 heures de vol du Maroc.
Le deuxième défi est celui de veiller à une organisation du secteur, en partenariat et avec la participation des professionnels, au sein de l’Association des organisateurs de chasses touristiques, pour structurer le secteur, diversifier l’offre et la rendre plus compétitive.
Il faut également travailler sur une charte éthique, qui responsabilise les professionnels, facilite la traçabilité et le monitoring des journées de chasse et permet les contrôles de conformité aux lois, règlements et procédures en vigueur.
C’est à ce niveau-là que se joue l’avenir de la chasse touristique, autour de la valorisation du patrimoine faunistique, dans une vision de développement durable, transparent et se prêtant aux évaluations objectives. Une réunion sera organisée avant fin septembre avec l’association des organisateurs de la chasse touristique pour définir les contours du tourisme cynégétique autour de ces deux défis.

 

Sanctions

D’après l’article 15 de la loi n°54 modifiant et complétant le dahir de 1923 sur la police de la chasse, l’infraction est passible d’une amende de 1.600 DH et d’un emprisonnement de 1 à 3 mois ou l’une de ces deux peines seulement. Les pièces de gibier abattu en excédent du nombre fixé par l’arrêté annuel d’ouverture, sont saisies par les agents verbalisateurs et remises à un établissement de bienfaisance. A défaut, elles sont enterrées sur place. Si le nombre de pièces abattues en excédent dépasse 3, il y a une saisie obligatoire de l’arme. La transaction avant jugement appliquée est de 4.000 DH par acte, selon le barème de 1993.


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